Quand je découvre le film Le Bal des folles, réalisé par Mélanie Laurent et inspiré du roman de Victoria Mas, je suis immédiatement marqué par la dureté de l’histoire. Le récit se déroule à Paris, à la fin du XIXe siècle, à l’intérieur de l’hôpital de la Salpêtrière. Cet établissement existe toujours aujourd’hui. À cette époque, il est l’un des plus grands hôpitaux d’Europe et accueille des centaines de femmes internées. Certaines souffrent de troubles mentaux. Mais d’autres sont enfermées pour des raisons bien différentes. Elles peuvent être jugées dérangeantes, trop libres, trop sensibles ou simplement incomprises par leur famille.
L’histoire suit Eugénie Cléry, une jeune femme issue d’une famille bourgeoise. Elle affirme voir et entendre les morts. Pour son père, ces paroles sont inacceptables. Dans la société très rigide de l’époque, ce type de capacité est immédiatement associé à la folie. Il prend alors une décision radicale, il fait interner sa propre fille.
La scène de son arrivée à la Salpêtrière est l’un des moments les plus déchirants du film. Eugénie est conduite dans cet hôpital presque de force. En quelques minutes, sa vie bascule. Les portes se referment derrière elle et elle comprend très vite qu’elle ne pourra pas repartir. Ce moment est brutal. Une jeune femme libre se retrouve soudain enfermée dans un univers fermé où elle n’a plus de voix et presque plus de droits.
À partir de là, je découvre un monde austère et dur. Les patientes vivent dans de grands dortoirs sous surveillance constante. Certaines semblent perdues. D’autres paraissent brisées par les années passées dans cet endroit.
Le film montre plusieurs scènes très marquantes. L’une des plus difficiles est celle de l’isolement. Lorsqu’une femme est jugée trop agitée ou trop dérangeante, elle peut être enfermée seule dans une petite cellule
Ces moments sont particulièrement bouleversants. Le silence, la solitude et la peur créent une atmosphère lourde. On a l’impression que certaines femmes disparaissent peu à peu derrière ces murs, comme si l’on éteignait lentement l’étincelle de vie qui existait encore en elles.
Mais une autre scène marque tout autant les esprits. À la demande du médecin de l’hôpital, certaines patientes sont plongées dans des bains glacés. Cette pratique, utilisée à l’époque dans certains établissements psychiatriques, est censée calmer les crises et apaiser les esprits jugés trop agités.
Dans le film, ce moment est très dur à regarder, les femmes sont maintenues dans l’eau froide. La scène est déchirante. On ressent l’impuissance, la dureté de ce traitement, la détresse, la peur et l’humiliation.
Elle rappelle à quel point certains traitements psychiatriques du XIXe siècle pouvaient être violents. Ces femmes semblent parfois être traitées davantage comme des corps à contrôler que comme des personnes à écouter et à comprendre. Le corps médical agit avec une grande froideur, comme si ces gestes étaient devenus une routine. Une seule personne semble garder une forme d’humanité dans cet univers très dur. Il s’agit de Geneviève, l’infirmière en chef, dont le regard et l’attitude laissent apparaître peu à peu une compassion différente envers les patientes, et en particulier envers Eugénie.
À la fin du XIXe siècle, la psychiatrie en est encore à ses débuts. Les médecins tentent de comprendre les troubles de l’esprit, mais leurs pratiques peuvent être très dures. Les patientes sont observées, étudiées et parfois utilisées pour des démonstrations médicales.
Dans le film apparaît aussi la figure du neurologue Jean Martin Charcot. Ce médecin français a réellement existé et ses travaux ont marqué l’histoire de la neurologie. Ses conférences attirent des médecins venus de toute l’Europe.
Mais ce qui frappe dans cette histoire, c’est la manière dont certaines perceptions humaines sont immédiatement classées comme de la folie. Eugénie affirme voir et entendre les morts. Dans la société de l’époque, ce type de perception est incompréhensible et inquiétant. La médiumnité est rapidement rangée dans la catégorie des troubles mentaux.
Pourtant, le doute ne dure pas très longtemps, à plusieurs reprises, Eugénie transmet des messages de défunts à certaines femmes de l’hôpital. Des paroles très précises, intimes, impossibles à deviner. Ces révélations se révèlent justes et profondément bouleversantes pour celles qui les reçoivent, ces moments changent le regard de celles qui les entendent. Ce qui semblait être de la folie prend soudain un autre sens.
Mais dans une institution où tout est classé, analysé et contrôlé, il reste difficile de laisser une place à ce qui dépasse la compréhension médicale.
Le film évoque aussi la condition des femmes au XIXe siècle. Leur liberté est très limitée et leurs décisions sont souvent prises par les hommes de la famille. Dans certains cas, un père ou un mari peut décider de faire interner une femme s’il estime que son comportement est inacceptable.
Ainsi, certaines femmes enfermées à la Salpêtrière ne sont pas seulement malades. Elles sont aussi victimes d’une société qui supporte mal la différence. Au milieu de cette réalité difficile se prépare un événement étonnant qui a réellement existé. Chaque année, l’hôpital organise un bal. Les patientes sont maquillées, habillées et invitées à danser. La musique résonne dans les salles de l’hôpital, et pendant quelques heures, l’atmosphère semble presque festive.
Mais cette soirée attire aussi de nombreux visiteurs venus de l’extérieur. Des hommes et des femmes de la bonne société parisienne viennent assister à cet événement peu ordinaire.
Et c’est là que le malaise apparaît, car ce bal n’est pas seulement une fête. C’est aussi une curiosité. Les femmes internées deviennent le centre des regards. Certaines dansent avec enthousiasme. D’autres semblent plus réservées. On devine chez plusieurs d’entre elles une joie fragile, celle de pouvoir respirer un peu hors du cadre strict de l’hôpital. Mais dans le regard de certains visiteurs, on ressent une fascination troublante, comme si la folie devenait un spectacle, le contraste est saisissant.
D’un côté, la musique, les robes, les rires. De l’autre, la réalité de ces vies enfermées derrière les murs de la Salpêtrière. Dans cette salle éclairée, deux mondes se rencontrent. Celui des visiteurs libres venus assister à cette soirée singulière. Et celui des femmes internées, dont la liberté a été retirée.
Cette soirée ne se termine pas simplement par la fin du bal. C’est précisément au cours de cette nuit que tout bascule pour Eugénie. Son frère, présent parmi les invités, comprend enfin la situation dans laquelle elle se trouve. Lui qui jusque-là n’avait pas mesuré la gravité de son enfermement découvre la réalité de cet univers. Avec l’aide de l’infirmière Geneviève, qui comprend elle aussi qu’Eugénie n’est pas folle, une décision est prise. Dans l’agitation de la soirée, alors que les regards sont tournés vers la fête, Eugénie parvient à quitter l’hôpital.
Son évasion marque un tournant. Après avoir été enfermée et réduite au silence, elle retrouve enfin sa liberté.
Le film se termine loin des murs de la Salpêtrière, Eugénie vit désormais librement. Elle utilise ses facultés médiumniques pour aider les autres, transmettre des messages et accompagner celles et ceux qui cherchent un lien avec leurs défunts.
Cette fin apporte une forme d’apaisement après la dureté de ce que le film montre. Elle rappelle que ce qui a été considéré comme de la folie peut parfois être simplement une sensibilité différente, incomprise par la société de son époque. Et c’est peut-être là que réside toute la force de cette histoire.
Derrière les murs de l’hôpital, derrière les diagnostics et les jugements, certaines vérités continuent d’exister. Et certaines voix finissent toujours par trouver leur chemin.
*Film Le Bal des folles, réalisé par Mélanie Laurent, sorti en 2021. Scénario de Mélanie Laurent et Christophe Deslandes. Adaptation du roman Le Bal des folles de Victoria Mas, publié en 2019 aux éditions Albin Michel. Avec Lou de Laâge, Mélanie Laurent, Emmanuelle Bercot, Benjamin Voisin et Cédric Kahn. Production : Légende Films et Amazon Studios. Diffusion : Amazon Prime Vidéo. Affiche officielle du film Le Bal des folles – Légende Films/Amazon Studios. Image utilisée à titre illustratif dans le cadre d’un article éditorial consacré au film. Référence historique : Hôpital de la Salpêtrière, Paris. Personnalité historique évoquée : Jean-Martin Charcot, neurologue français (1825-1893).

